Dans les griffes des sectes

Publié le par Centre Info-Secte Quebec

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La chercheuse Lorraine Derocher raconte dans un ouvrage la vie brisée des enfants élevés dans des sectes radicales

Le journal Université de Sherbrooke
6 novembre 2008
France Lavoie


Chargée de cours et doctorante en études du religieux contemporain à la Faculté de théologie, d'éthique et de philosophie, Lorraine Derocher est l'une des spécialistes québécoises de la question des sectes, et particulièrement de l'emprise de ces organisations sur les enfants qui y grandissent pratiquement coupés du monde extérieur. Plus tôt cette année, celle qui est également professionnelle de recherche au sein du groupe Société, droit et religion de l'Université de Sherbrooke (SODRUS) publiait l'ouvrage Vivre son enfance au sein d'une secte religieuse - Comprendre pour mieux intervenir, aux Presses de l'Université du Québec conjointement avec le SODRUS. Lorraine Derocher est fréquemment sollicitée par divers organismes qui ont besoin de formation en la matière, et elle est appelée à aider les intervenants qui accompagnent les personnes qui ont vécu leur enfance au sein d'une secte religieuse. Elle constate d'ailleurs à quel point les ressources font cruellement défaut pour aider ces personnes.
C'est une rencontre il y a quelques années avec une personne qui venait de quitter le groupe radical où elle avait été élevée qui a amené la doctorante à s'intéresser aux enfants des sectes religieuses. «Comme je suis une personne très engagée sur le plan social, cette cause est venue me chercher et j'ai voulu aider. Force m'a été de constater qu'il y avait peu de recherches sur la question des enfants qui ont grandi au sein de groupes religieux relativement fermés à la société. Les policiers, psychologues, médecins et travailleurs sociaux manquent d'outils pour intervenir dans ces cas précis», révèle-t-elle.À preuve, encore récemment, les autorités se sont tournées vers la chercheuse pour guider une personne sans ressource. Lorraine Derocher mène actuellement une campagne de financement et agit comme conseillère pour aider cette personne sortie tout récemment d'un groupe très fermé à la société, après y avoir vécu son enfance et passé plus de 30 ans de sa vie.
«Pour moi, nous faisons face à l'injustice des injustices : non seulement l'enfant n'a pas choisi de vivre dans ces milieux, mais après la sortie, la société n'est pas équipée pour l'accueillir comme adulte», dit-elle.Cela dit, Lorraine Derocher rappelle que les nouveaux mouvements religieux constituent un phénomène minoritaire. «Mon livre traite principalement de sectes radicales et fermées à la société, celles à caractère apocalyptique.
Certains de ces jeunes n'ont pas fréquenté l'école, le médecin ou le dentiste. Certains n'ont même jamais regardé la télévision ou ne connaissent pas Internet», poursuit la chercheuse. Cette situation suscite un autre problème : à cause du manque de contacts avec l'extérieur, il n'y a pas de signalements auprès des autorités dans les cas de négligence ou d'abus. «Si vous y pensez bien, nos prisonniers eux, sont parfois mieux traités», estime-t-elle.
Les gens attirés par les nouveaux mouvements religieux le sont souvent à un carrefour de leur vie, et en quête de réponses à leurs questions existentielles. Mais cela peut aller au delà de ces considérations. «Une personne peut vouloir nourrir sa spiritualité, se joindre à une communauté ou chercher à expliquer la souffrance, la mort et la complexité du monde, dit la chercheuse. Toutefois, une secte radicale, c'est un groupe religieux qui, à cause de sa fermeture et ses contestations des valeurs de la société moderne (économie, globalisation, science, etc.), est porté à déraper. Donc l'entrée d'un individu dans un mouvement religieux radical traduit souvent son insatisfaction vis-à-vis de la société dans laquelle il vit.»
En attendant la fin du monde
Les groupes auxquels s'intéresse particulièrement Lorraine Derocher sont ceux qui attendent, de façon concrète et imminente, la fin du monde. Un milieu très néfaste pour les jeunes enfants qui en font partie. «Le temps de l'enfance est généralement un moment rempli de magie, explique-t-elle. Dans ces groupes, on grandit dans un environnement où l'on se prépare à une catastrophe. Mes études ont démontré qu'au delà des défis normalement liés à l'intégration d'une nouvelle société, c'est la vision du monde intériorisée qui constitue le plus grand défi. En d'autres termes, même sorti de son environnement sectaire, le jeune continue à faire une lecture religieuse de la réalité : il a peur des gens du monde, il craint que la fin arrive et parfois, il pense qu'il ira en enfer parce qu'il est sorti de son groupe.
Les sept personnes avec qui j'ai travaillé pour écrire mon mémoire ont toutes regretté leur départ au 11 septembre 2001. et si c'était vraiment la fin du monde? Voilà la démonstration d'une vision du monde intériorisée.»Les raisons qui amèneront une personne à quitter une secte diffèrent selon qu'elle y ait grandi, ou qu'elle l'ait rejointe à l'âge adulte. Dans ce dernier cas, une désillusion peut conduire à une remise en question. En revanche, la personne qui y a vécu son enfance quitte plutôt à cause d'un essoufflement à se conformer au niveau d'exigence des adultes de la secte. «Ces enfants se doivent d'être parfaits, car purs aux yeux de Dieu; certains ont été abusés ou négligés et n'en peuvent plus; d'autres constatent que certains comportements des leaders ne sont pas conformes aux enseignements du groupe.»
Avec la publication du livre Vivre son enfance au sein d'une secte religieuse, l'auteure voulait rejoindre les intervenants comme les travailleurs sociaux, avocats, psychologues et enseignants. Elle a toutefois constaté avec le temps que le sujet en intéresse plus d'un. À preuve, de nombreuses personnes ont assisté le 30 septembre à la conférence de Carolle Tremblay sur les droits de l'enfant en milieu sectaire, à l'invitation du SODRUS.
«À l'ère où l'on parle de consommation responsable, pourrions-nous également envisager de vivre notre liberté de conscience et de religion de façon responsable? Une façon de le faire serait de prendre en compte la protection des droits individuels dont notamment ceux des enfants», conclut Lorraine Derocher.

Lorraine Derocher, Vivre son enfance au sein d'une secte religieuse -
Comprendre pour mieux intervenir, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2008, disponible à la Coop de l'UdeSherbrooke.

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